Hommage à Lucien G. Rolland
LUCIEN ROLLAND, UN HOMME HABITÉ PAR LA PÊCHE
Il y a cinq ou six ans, à l’occasion du souper-bénéfice annuel de la Fédération du saumon atlantique à New York, John Houghton, ancien président du conseil d’administration de cet organisme, grand ami du Québec et de ses rivières à saumon, m’invite à sa table et me présente à Lucien Rolland. Je n’avais jamais eu l’occasion de côtoyer celui-ci, mais sa réputation de pêcheur émérite l’avait précédé. Bien entendu, entre saumoniers, il est toujours agréable de partager un bon repas. On a discuté de rivières, de secteurs de pêche, de mouches et de tout ce qui fait le plaisir de la pêche.
Nous nous donnons rendez-vous à la fin juillet à Baie-des-Sables, où demeure l’un de ses fils. J’arrive vers 13h. Il me présente à son fils, termine son repas de saumon fumé et me dit qu’il arrivait de Montréal via La Malbaie, au volant de sa voiture. Peut-on l’imaginer à plus de 90 ans, sans aucune hésitation à voyager seul? Rien ne l’arrêtait, c’est comme si le temps n’avait pas d’emprise sur lui, ou serait-ce plutôt qu’il ne voulait pas s’attarder à cette pensée? De Baie-des-Sables, nous filons ensemble vers la Gaspésie.
Je savais qu’il avait péché dans les clubs et les pourvoiries les plus sélects, alors quoi offrir de différent à Lucien? Je lui proposai de pêcher sur un secteur contingenté de la Zec de la rivière Madeleine, accompagné d’un guide amérindien, Pascal Barnaby Huet, un Micmac de la réserve Gesgapegiag qui habite maintenant le village de Madeleine, situé sur la pointe nord de la Gaspésie. En plus de nous amener à la pêche, le guide allait nous héberger à son chalet juché sur le haut d’une montagne. Sa conjointe, Bella, préparerait les repas. Nous serions en bonne compagnie. Cette proposition lui plut. «Vivre dans une ambiance familiale, ça me convient parfaitement», disait-il. Nous sommes retournés deux autres fois ensemble sur la rivière Madeleine. En 2015, il eut un ennui de santé, nous avons donc raté notre rendez-vous annuel.
Cette année, en janvier, je lui envoie un courriel. N’étant pas certain de son état de santé, je lui demande s’il était encore partant pour la Madeleine. « Bien sûr que oui, Yvon! » Cette fois-ci, il n’était pas possible d’être accueilli au chalet de notre guide, Pascal. Je lui proposai de nous rendre à la pourvoirie du Camp Haute Madeleine, qui exploite le secteur 1 de la Zec de la rivière Madeleine. Lucien me dit : « Tu as le choix des dates, fais les réservations. » Je m’exécute. Le pourvoyeur m’informe qu’il avait des disponibilités vers le 10 juillet. Quelques jours plus tard, j’avise Lucien des dates que j’avais retenues. Il me répond par courriel. « J’ai un problème. Je viens de réserver à la Pourvoirie Moisie-Nipissis, chez Charles Langlois. » Bon ! Essai numéro 2. Je retourne au pourvoyeur et je réserve pour une semaine plus tard. Je contacte à nouveau Lucien. « Impossible Yvon, après la Moisie, je me dirige vers la rivière Watshishou. » Humm ! Pour un gars qui disait ne pas avoir trop d’occasions de pêcher, me dis-je I… Troisième essai. La mi-août. Nouveau retour à Lucien. Cette fois-ci, il me répond laconiquement : « C’est le jeu des trois cailloux, tu gagnes. » J’en déduis sans comprendre qu’il acquiesçait à ma proposition.
Sa réponse du jeu des trois cailloux m’intriguait, ne connaissant pas ce jeu. Après m’être informé, j’ai compris l’allégorie. Je lui réponds par courriel : « Lucien, tu m’étonneras toujours, j’ai appris quelque chose aujourd’hui. » Lucien aimait surprendre, ne pas faire les choses comme tout le monde et faire preuve d’esprit. C’était un fin raconteur d’histoires.
Mon ami Lucien, quand j’irai sur la Madeleine à la mi-août, tu me manqueras.
Nous avons appris le décès de Lucien G. Rolland survenu le 19 avril dernier, à St-Jérôme, à l’âge de 99 ans. Lucien était une véritable légende parmi les pêcheurs de saumon. Encore l’an dernier, il a péché sur quelques rivières de la Côte-Nord. Après une carrière fructueuse dans le monde des affaires à la tête de l’entreprise familiale Les Papiers Rolland, Lucien a passé une grande partie de son temps à pêcher à la mouche. On dit qu’il a capturé et relâché plus de 1200 saumons au cours de sa vie. Il est le seul membre du club des 16-20 à avoir pu authentifier à trois reprises la capture d’un saumon de 20 livres avec une mouche no. 16. Il a péché le saumon au Québec, au Nouveau-Brunswick, en Russie. Il a également péché le tarpon dans la région des Keys en Floride, le bonefish aux Bahamas, le sail fish au Costa Rica, la truite steelhead en Colombie-Britannique, le taimen (sorte de saumon) en Mongolie et la truite brune en Alaska, au Chili et en Nouvelle-Zélande.
Références
» Photo : François Barnaby Huet.
» Magazine Saumon Été 2016.