François de B. Gourdeau « Monsieur Saumon »
Lorsqu’il étudiait l’architecture et qu’il fréquentait les Beaux-Arts, à Québec, dans le temps de la Grande Crise, François de Beaulieu Gourdeau n’aurait jamais cru qu’il deviendrait l’un des bâtisseurs de la Gaspésie, comme plusieurs se plaisent maintenant à le considérer.
Aujourd’hui encore, cinq ans après avoir pris sa retraite, à la suite d’une carrière bien remplie de 35 ans au service du ministère du Tourisme, de la Chasse et de la Pêche, Gourdeau refuse toujours d’être mis en vedette, même s’il continue de jouer un rôle important dans la protection de la nature et de la faune du Québec. Il ne voit pas pourquoi des journalistes écriraient des articles à son sujet et le citeraient en exemple aux jeunes générations de fonctionnaires et de citoyens du Québec.
Amant de la nature
«Mon père, qui était très conservateur en matière de pêche, employait religieusement le crin de cheval pour pêcher la mouchetée dans les ruisseaux: ce n’était pas par souci d’économie, puisqu’il lui fallait se rendre jusqu’à Sainte-Catherine-de-Port-neuf, chez M. Séraphin Vallières, pour trouver le crin d’un bel étalon blanc pour tresser ses lignes à pêcher! Cette manière de pêcher représentait pour lui un défi, un exercice de fair Play.
«Mon premier équipement de pêche était fort rudimentaire: une perche en roseau (bambou non refendu, qu’on utilisait alors pour la pêche de l’éperlan) ou une simple branche d’aulne tordue, écorchée et traitée au «shellac». On fixait deux anneaux, à l’aide de ruban gommé, un à la pointe (scion), et l’autre à environ six pouces en avant de la poignée. Le mot poignée est exagéré; je devrais plutôt dire: la partie qu’on tenait dans sa main… En guise de moulinet, on utilisait un clou de quatre pouces, fixé sur le talon de la canne, qui agissait comme dévidoir et sur lequel on enroulait la ligne.
«Je me souviens que ma première canne à mouche fut construite par mon père, qui avait beaucoup plus de talent pour la pêche que pour le bricolage… Cette canne avait été assemblée à l’aide de pièces usagées diverses, et ne répondait pas à toutes les normes: elle était constituée de trois brins, d’inégale longueur, de «greenheart» et de bambou refendu, les matériaux les plus en vogue à l’époque dans la construction des cannes à mouche.
C’était une belle pièce, qui brillait beaucoup plus à cause des nombreuses couches de vernis que par sa performance! Elle avait un tout petit défaut, bien léger: elle ne pouvait supporter les ferrages trop brusques et cassait à tout bout de champ, au niveau de la virole du scion. Comme elle raccourcissait à vue d’oeil, à la suite des nombreuses réparations, elle fut mise au rancart à la fin de la saison de pêche.
Les mouches utilisées étaient celles montées par la grand-mère Gourdeau: il s’agissait de mouches à plumes, très compliquées, qu’elle attachait sans étau métallique du genre de ceux que nous connaissons aujourd’hui. Son «étau», c’était plutôt une pince prise après un doigt en cuir, doigt qu’elle glissait sur le pouce de sa main gauche, et elle travaillait de la main droite… Il faut le faire!
Après son cours classique au Petit Séminaire de Québec, Gourdeau entreprit des études en architecture. Lorsque l’École d’architecture fut déménagée à Montréal, il décida d’opter pour des cours aux Beaux-Arts, pensant faire carrière dans la décoration intérieure ou le dessin technique. Durant les longues vacances d’été, François de B. décroche un job dans le parc des Laurentides, comme guide-commis-interprète-garçon de table au camp des Écorces.
Gourdeau découvre alors que la vie en plein air est à peu près le seul genre de vie qui lui procure du plaisir à exister, durant cette période troublée d’avant-guerre. Dans ses moments de loisir, il peut s’adonner à sa passion, la peinture à l’huile, tout en perfectionnant ses techniques de pêche à la mouche. L’été, il fait des esquisses de paysages sauvages du Québec, dont il fait des toiles durant l’hiver (toiles de style impressionniste, qui ornent les murs de la maison ancienne qu’il habite maintenant à Cap-Santé, sur le bord du Saint-Laurent, dans le comté de Portneuf: la maison Hardy, construite en 1746, qu’il a entièrement restaurée au cours des quatre dernières années, la meublant et la remplissant d’objets authentiques datant des siècles passés, et qu’il a amassés durant ses pérégrinations partout au Québec et en Europe).
Son premier saumon
«C’était un dimanche ensoleillé, assurément le plus beau de toute ma vie! Durant l’avant-midi, j’avais capturé quelques petites truites dans un ruisseau, à quelques milles au nord du moulin à scie situé dans le bas de la terre d’Éloi Tremblay. C’était une journée chaude et humide, trop pesante pour faire sortir les poissons, comme on disait à l’époque. Les truites refusaient de collaborer et levaient le nez sur toutes mes mouches. Je décidai enfin d’abandonner la partie, pour aller casser la croûte et rejoindre mon oncle qui, avec un compagnon, péchait au-dessus de quelques saumons, à quelques milles du village. En cours de route, j’arrêtai chez Éloi Tremblay, pour le saluer; Éloi, tout endimanché, se berçait sur la véranda, en compagnie de son épouse.
Je fis un deuxième lancer, qui se rendit à quelques pouces en avant du saumon, sans toutefois réussir à le faire bouger. Plusieurs autres lancers suivirent, sans plus de succès. Je recommençai de nouveau, mais en faisant cette fois sautiller la mouche avec plus de vigueur. Prouffl… un éclair argenté, suivi d’un «splash» retentissant: je venais de faire mordre mon premier saumon! Quelle sensation!
«Cette année-là (1935), je prenais pour maîtresse une grande dame: la pêche du saumon à la mouche. Quelle maîtresse! Elle m’a toujours été fidèle et m’a procuré beaucoup de plaisirs. Nous vivons toujours heureux ensemble, mais je vieillis terriblement vite… hélas!», me confie Gourdeau, l’esprit voguant sur la mer de ses souvenirs.
Il n’a jamais tenu compte du nombre de saumons qu’il a capturés depuis lors. Car, pour lui, la pêche n’est pas une compétition, une affaire de «pognage» de poissons: il s’agit plutôt de récréation, de détente, de calme, de repos, de quiétude, dans un environnement sain. D’ailleurs, souligne-t-il, une excursion de pêche doit être autant une visite touristique, une occasion de découvrir les régions et les gens qui y vivent, une tournée gastronomique, une chasse photographique, une communion avec les éléments de la nature et les êtres vivants qui la peuplent. L’un de ses plaisirs, à la pêche du saumon, c’est d’identifier les différentes essences d’arbres autour des fosses et le long des rivières, d’identifier aussi les fleurs, les oiseaux et leurs chants, les cailloux, etc.
François de B. Gourdeau est un individu très complet, attiré par tout ce qui est naturel et tout ce qui renferme la beauté: il est aussi perfectionniste en gastronomie qu’il peut l’être en montage de mouches! «La réussite d’un plat compliqué, le choix d’un vin parfait, c’est aussi important pour moi que la réussite d’une mouche à saumon classique difficile à réaliser. Et il me semble qu’un gastronome accompli doit être un amateur de pêche sportive du saumon à la mouche et un monteur de mouches averti, ou vice-versal», dit-il. Gourdeau, qui écrit une chronique sur l’authentique cuisine québécoise des premiers temps de la colonie pour le quotidien Le Soleil de Québec, se demande si Lucullus et ses commensaux, dans la Rome antique, ne discutaient pas de pêche du saumon en Aquitaine et de montage de mouches, autour de leurs plats favoris…
La Gaspésie
En 1947, après qu’on lui eut confié les fonctions de commis, de pourvoyeur et de «paie-maître» du ministère de la Chasse et de la Pêche (alors dirigé par le Dr. Camille Pouliot, député d’un comté de la péninsule gaspésienne dans le cabinet de Maurice Duplessis), on demande à Gourdeau, l’un des… huit fonctionnaires québécois alors affectés aux parcs provinciaux, de vivre en Gaspésie, pendant deux ou trois ans, et d’y aménager des parcs et des réserves fauniques. Son contrat, en réalité, prit fin 12 ans plus tard, en 1960!
À partir de son bureau de Gaspé, situé dans un entrepôt derrière l’hôtel Baker aujourd’hui détruit, Gourdeau devait réaliser son oeuvre majeure, le parc de la Gaspésie.
Du coeur au ventre
Une philosophie
Il croit que la protection de la nature et de la faune peut être assurée, à long terme, par l’éducation des jeunes générations, à la condition qu’on entreprenne immédiatement de le faire sur une grande échelle. Entre-temps, croit-il, il faudra continuer d’utiliser la manière forte contre les braconniers, pour empêcher ces criminels contre la société (qui volent un bien appartenant à l’ensemble des citoyens) de violer le territoire et de causer l’extinction de plusieurs espèces animales.
Les messages que Gourdeau adresse à ses concitoyens, il les met en pratique. Bien qu’il soit à la retraite depuis cinq ans, ce qui aurait normalement dû lui laisser le loisir de pêcher le saumon à son goût, il a accepté d’être membre du Conseil de la faune. Il s’occupe activement de la protection du saumon et de l’accessibilité aux rivières par sa participation à l’Association des pêcheurs sportifs de saumon du Québec (APSSQ), dont il est l’un des cinq membres fondateurs et dont il a déjà été président. Lorsque vous entendrez parler d’un projet de restauration d’une rivière à saumon (Escoumins, du Gouffre, Mitis, Jacques-Cartier, etc.), demandez-vous donc si Gourdeau n’est pas quelque part derrière!
Références
» Photos: MLCP – Denis Trudel.
» Magazine Sentier Chasse & Pêche.