L'art Subtil de la Permutation
Pour ceux qui l’ignorent encore, la permutation est une technique qui consiste à attirer l’attention du saumon en lui présentant un type de leurre particulier (mouche ou autre) pour ensuite, en cas de refus, lui faire accepter un leurre différent.
Réprimer son réflexe
Par expérience, je connais la déception que l’on éprouve en voyant un saumon monter sur la mouche et la refuser au dernier moment, sans raison apparente; je sais aussi que le réflexe fatal à réprimer absolument est de lui représenter la mouche immédiatement. Pourtant, après plus de soixante ans de pêche du saumon, j’éprouve toujours de la difficulté à me contrôler et il m’arrive encore de commettre cette erreur; car, il faut bien le dire, en de rares cas, cet imprévisible poisson saute sur la mouche au deuxième passage. Ainsi, l’espoir aidant, grande est la tentation de risquer une autre tentative qui, la plupart du temps, restera infructueuse et favorisera le pêcheur qui nous succède et qui pêche avec un autre type de mouche. Que de fois ai-je assisté à ce genre de mésaventure et entendu la victime s’exclamer: « Il a une sacrée chance ce mec-là. » Or, ce que beaucoup de pêcheurs attribuent à la chance, n’est que le résultat d’une permutation involontaire entre deux personnes alors que la première arrivée aurait très bien pu la réaliser à elle seul avec un peu de patience et de savoir-faire.
En mouche noyée: Green Cossebom versus Ovila (la mouche du pendu); seconde combinaison: Blue Charm versus Black Bear Green Butt.
La pêche en rotation
Dans le cas particulier de la pêche en rotation, il n’est pas possible de mettre en oeuvre une permutation sans provoquer un arrêt de la rotation, le temps de changer de mouche, ce qui n’est pas particulièrement bien vu par les pêcheurs qui vous succèdent. Toutefois, il existe quelques petites astuces qui permettent de contourner la difficulté. La première consiste à avoir à portée de main en permanence une seconde canne toute montée et en attente. Cette façon de procéder permet une permutation instantanée et sans préjudice pour les autres pêcheurs en attente. La seconde option, plus simple mais un peu moins efficace, puisqu’elle ne vous permet pas de choisir votre combinaison de mouche, consiste à vérifier le type de mouche utilisé par votre prédécesseur et à employer un modèle complètement différent, ou même passer en Streamer ou en sèche s’il pêche en noyée. De toute façon, il ne faut jamais se servir d’une mouche identique à celle du prédécesseur; si ce dernier n’a pas eu de succès, il y a peu de chances que vous en ayez vous-même. C’est le genre de stratégie qu’utilisait avec succès le « Pape »
Lucien Bonenfant, l’homme aux 5 000 saumons et je l’ai vu moult fois prendre des saumons parmi des pêcheurs américains et européens complètement déconcertés par les événements inattendus.
Si la permutation et la diversification des mouches sont souvent gage de succès, il ne faut surtout pas en déduire pour autant qu’elles sont une panacée, car il y a aussi les jours sombres où rien de fonctionne avec ce sacré poisson, « le poisson qui rend fou ». Inutile par exemple de s’acharner dans la pluie et le vent qui font tomber des feuilles mortes sur la rivière et vous retournent votre soie dans les bottes. Mais, comme à quelque chose souvent malheur est bon, il faut mettre à profit ces instants merdiques pour monter les mouches hors série qui feront la différence et que l’on utilisera après avoir épuisé tous les modèles classiques. Car, même si la mouche magique n’existe pas, ce n’est pas une raison suffisante pour ne pas l’inventer.
L’Imperceptible
C’est à l’occasion d’une de ces funestes journées venteuses de ciel bas et de moral effondré d’invention je fus amené à confectionner une affreuse petite mouche vite baptisée l’Imperceptible à cause de l’hameçon n° 12 sur lequel je l’avais montée; un corps vert bouteille avec un tag jaune canari, un moignon d’aile de 3 ou 4 mm en poil d’écureuil roux peu fourni et plutôt miteux, sans cerque ni palmer, bref, une petite horreur mi-nymphe mi-mouche qui est restée des années au fond de ma boîte avant que je me résigne à l’employer à mon corps défendant. Je ne fais pas de belles mouches car je crois comme Platon que « la beauté est dans l’œil du poisson » pas dans celui du pêcheur. J’avais donc complètement oublié ce petit chef-d’œuvre lorsque le vent du hasard qui fait si bien les choses la fit s’échapper de ma boîte alors que je cherchais désespérément la super-mouche qui séduirait irrésistiblement un poisson particulièrement récalcitrant et auquel j’avais déjà présenté tout mon arsenal sans le moindre succès.
Comme super-mouche, on aurait pu trouver mieux, mais à la pêche comme à la guerre, et j’en sais quelque chose, on fait avec ce que l’on a; puisque mon 35/100e ne rentrait pas dans l’œillet de l’hameçon, j’ai ajouté une pointe de 22/100e pour régler le problème et j’ai balancé le tout à ce satané poisson qui, à ma grande surprise, s’est déplacé de plusieurs mètres pour aller gober mon Imperceptible à son premier passage. Depuis ce jour, l’Imperceptible a fait de nombreuses victimes et, malgré sa petitesse, elle a une grande place dans mes permutations. Elle a cependant plusieurs défauts, elle oblige à pêcher un peu trop fin, elle pique très peu de peau et… bonjour les décrochages. En outre, elle est inutilisable par eau forte et trouble.
Les vitesses de passage
Personnellement, je fais rarement usage de cette technique car elle peut aussi induire une fausse note dans le comportement de la mouche et dissuader le saumon plutôt que l’attirer, surtout lorsqu’il s’agit de compenser un courant très faible. Dans ce dernier cas, il est préférable de tirer sur la soie et de ramener la pointe de la canne vers l’amont en la tenant au ras de l’eau, le geste peut être progressif ou saccadé, ce qui est une autre façon de faire varier la présentation d’une mouche à un saumon récalcitrant. Toutes ces méthodes font partie de la permutation. En fait, il s’agit de trouver ce petit rien qui va provoquer l’attaque du plus imprévisible de tous les poissons ; dans ce but, l’arsenal des techniques est tout aussi important que celui des mouches artificielles. Encore faut-il savoir quand et comment en user. Pour répondre à ces questions, rien ne saurait remplacer la pratique et le sixième sens du pêcheur.
Les techniques infâmes
Référence
» Saumons illimités #58, Automne 2000.