L'Histoire de la Bonaventure
La Bonaventure, c’est l’histoire des gens qui l’ont côtoyée
La Bonaventure, rivière aux eaux cristallines, couleur de jade, prend sa source en plein coeur de la Gaspésie dans les Chic-Chocs. De là, elle parcourt 125 km pour se rendre à la mer près du village du même nom.
À cette époque, jusqu’à la fin du XIXe siècle, seule une pêche de subsistance était pratiquée sur cette rivière. Au moyen d’une fouine et d’un flambeau d’écorce de bouleau, bien installés dans leur pirogue, les premiers habitants de Bonaventure allaient la nuit chercher leur saumon pour l’hiver. Ils le salaient ensuite dans de grands barils. Au printemps à la fin du mois de mai, juste avant les premières montaisons de saumons, c’est l’éperlan que l’on allait cueillir avec abondance au moyen de puises. On le salait, on le fumait ou le séchait de façon à ce qu’il se conserve le plus longtemps possible.
Ainsi, depuis ces jours anciens jusqu’à aujourd’hui, au rythme des saisons et surtout des étés qui ramenaient immanquablement quantité de saumons dans cette rivière et faisaient se répéter des gestes devenus depuis coutumes, des noms se sont gravés tout au long de son parcours : Élide Poirier, Ned Sinclair, Lorenzo Poirier, Félix et Donat Arsenault, Narcis Miousse, Honoré St-Onge, Gimmy Thozer, Simon Poirier et bien d’autres. Autant de noms qui résonnent encore aujourd’hui dans la tête de ceux qui vivent près de cette rivière depuis nombre d’années. Ces hommes étaient des hommes de rivière, des maîtres-guides. Ils vivaient de la rivière comme on vit de l’air qu’on respire.
Après quelques années d’expérience sur la rivière, Félix s’est mis dans la tête de concevoir un canot léger, facile à manoeuvrer dans le courant et d’une grande stabilité. C’est alors qu’à la fin des années 1880, mariant le profil allongé des canots de tremble à trois bordées (fait par des constructeurs de Gaspé) au gabarit bien moulé des chaloupes de mer, il conçut un canot de cèdre à cinq bordées, qui a depuis traversé le XXe siècle puisqu’on le retrouve encore aujourd’hui sur la Bonaventure et bien d’autres rivières de la Gaspésie et de la Côte-Nord. De père en fils, cette tradition de « maître-canot », de maître-constructeur de canots s’est maintenue jusqu’à aujourd’hui.
La même année, deux autres clubs de pêche virent le jour sur la Bonaventure : le Canadian Salmon Club, fondé par M. John Mail Kelly, avocat bien connu dans la région et homme politique de l’époque, et le Kirby’s Club, propriété d’une compagnie de charbon américaine, la Pittown, Coal Company. Contrairement à la croyance populaire, il n’y avait pas que les Américains qui avaient des droits de pêche exclusifs sur la rivière. Le Bonaventure et le Canadian Salmon Club étaient occupés tous les deux par des Canadiens anglais en provenance surtout de Montréal pour le premier et de Toronto pour le second. En plus des Livernois qui venaient de Québec.
Ces clubs embauchaient un peu plus d’une trentaine de guides, une quinzaine de gardiens en plus des cuisiniers et cuisinières ainsi que des préposés à l’entretien. Pour ces personnes qui vivaient de la rivière, voir arriver la fin de mai avec les bâtiments à réparer, les canots à préparer, tout à mettre en place pour le début de la pêche, c’était comme une renaissance. Prendre contact avec les odeurs de tremble et d’épinette mêlées à celles de la rivière fraîche et accueillante, entendre le bruit des rapides par les douces matinées de juin et de juillet… encore une fois ; cela faisait l’effet d’un médicament à nul autre pareil.
Oui, il y en avait du saumon. Pendant plusieurs étés, on prenait tellement de saumons qu’on devait en distribuer chez les gens du voisinage, cela, en plus des prises qui étaient données aux guides. Il paraît que c’est par centaines qu’on les comptait dans certaines fosses à partir de juillet. C’est le 5 de ce mois, en 1941, qu’un nommé Arthur Purvis, guidé par Donat Arsenault et Lorenzo Poirier, prit sa limite de 8 saumons (dont un pesait 30 livres) en 2 heures et demie à la fosse Deep Water Ledge. A 10 h 30, le dernier saumon était dans le canot. Après cette pêche « miraculeuse », nos 2 guides, chargés de ces saumons et de leur « sport », se sont rendus jusqu’à la fosse Luna, à 10 km en amont, à la « pôle » (les moteurs ne sont arrivés qu’à la fin des années 1950), question de lui faire visiter la rivière. « On aimait ça pôler », de dire Lorenzo Poirier. Oui, ils aimaient ça pôler. Il fallait les voir monter de rapides tels que le Malin ou le Cheval blanc. Avec le geste ferme des mains marchant sur la pôle, les jambes bien campées au fond du canot, l’homme et son embarcation ne faisaient qu’un avec la rivière.
Des saumons, il y en avait beaucoup, et des gros. À la fin du XIXe siècle, le poids moyen des prises dépassait 15 livres. Cette moyenne a cependant chuté pour se stabiliser depuis plusieurs années aux environs de 11 livres. C’est en 1951, le 25 juin, que le plus gros saumon enregistré sur la Bonaventure fut capturé à la fosse Red Pine. Il pesait 48 livres. C’est M. Walter Molson, guidé par Émile Arsenault et Thomas Poirier, qui fut l’heureux détenteur de ce record (qui persiste toujours aujourd’hui).
Et les années passèrent sans que rien ne vienne perturber cette tranquillité acquise par les clubs privés. Sauf, peut-être, quelques débâcles de printemps qui venaient à l’occasion secouer les bâtiments du Bonaventure 5almon Club, ces derniers étant situés sur un terrain inondable.
Cependant, dans les années 1960 et 1970, avec l’avènement d’une société beaucoup plus axée sur les loisirs, de plus en plus de gens voulaient profiter de cette richesse qui, jusqu’alors, était réservée à quelques riches personnes venant d’ailleurs. C’est alors qu’en 1977 quelques personnes de Bonaventure ont créé l’Association des pêcheurs sportifs de la Bonaventure, dont l’objectif premier était de donner accès au monde ordinaire à la pêche au saumon sur cette rivière.
Après des pourparlers avec les dirigeants du Bonaventure Salmon Club, une première fosse se libéra en 1978 (la Green) et l’année suivante, au mois d’août, ce furent les secteurs A et B actuels qui ont été ouverts aux pêcheurs sportifs.
Lors du printemps 1979, les glaces se sont mises de la partie et ont emporté toutes les installations du Bonaventure Salmon Club, ne laissant aucune infrastructure utilisable à ses membres.
L’été 1980, avec l’avènement de la loi des zecs saumon, amena la création de la zec actuelle, qui comprenait alors trois secteurs dont un était contingenté (nous en comptons maintenant neuf, dont six sont contingentés.)
Quant au Bonaventure Salmon Club, ses membres conclurent une entente avec ceux du Canadian, leur permettant de partager leur territoire et leurs installations. Ainsi, les deux clubs ont conservé leurs privilèges et occupent encore aujourd’hui une zone longue de 13 km sur un territoire de pêche de 64 km. Le Kirby’s Club, pour sa part, déménagea sur la rivière Miramichi au Nouveau-Brunswick. Depuis la création de la zec saumon, l’Association des pêcheurs sportifs de la Bonaventure s’est avéré un gestionnaire d’une grande compétence. En effet, grâce aux efforts de promotion et particulièrement en raison de la grande qualité de cette rivière, le nombre de pêcheurs s’est accru d’année en année, l’effort de pêche annuel passant de 1 500 à 4 500 jours. Le nombre de saumons, soutenu par une saine gestion des stocks, s’est continuellement maintenu à un niveau acceptable puisque chaque automne environ 2 000 géniteurs sont dénombrés sur les frayères, même après des captures dépassant parfois 1 500 saumons.
Référence
» Salmo Salar #43, Été 1996.