La bande de Restigouche, à Pointe â-la-Croix, au Québec
En 1976, quand commença l’application de ce programme de pêche de “subsistance” pour les Indiens, la bande de Restigouche a obtenu du gouvernement du Québec le droit de prendre, au filet, du saumon dans la rivière Restigouche, du côté du Québec, près de la réserve indienne, pour consommation personnelle par les résidents de la réserve. Sur les permis, on avait pris soin d’inscrire les périodes de pêche (du lever du soleil à son coucher, six jours par semaine), les nombres de captures (un total de 10,000 livres de saumon par année), les limites de l’aire de pêche et d’autres spécifications de moindre importance. Les Indiens, ne se préoccupant nullement des termes inscrits aux permis, ont péché jour et nuit, tout l’été, à l’aide de filets, vendant les surplus au vu et au su de tous.
À notre connaissance, aucun permis de “pêche de subsistance” n’a été accordé au cours de l’année 1978, ce qui n’a pas empêché les Indiens de la bande de Restigouche de pêcher sans limiter le nombre de prises, prétextant les “droits aborigènes”. Les Indiens ont tendu leurs filets au tout début du mois de juin; à la fin du mois, constatant que les captures et les ventes de saumon augmentaient considérablement, le conseil de la bande indienne a demandé aux autorités fédérales et provinciales de légaliser leur pêche commerciale et de l’autoriser à gérer cette “entreprise”!…
Puisque les agents de la conservation de la faune du Québec ont survolé la rivière, tous les jours, on peut affirmer que les membres de la bande indienne ont pris, au filet, plus de 1,000 saumons par semaine, tendant plus de 100 filets, 24 heures par jour, bien plus haut et bien plus bas que le territoire de la réserve indienne à la fin de l’été, on évaluait le nombre de saumons dilapidés à 10.000 La majorité de ces poissons ayant été vendus, bien peu ont été mangés par les Indiens. Un porte-parole de la bande a même confirmé à la radio d’État que des commerçants de plusieurs centres du Québec et de l’Ontario ou d’ailleurs venaient s’approvisionner en saumon à la réserve indienne avec des camions et que les Indiens continuaient de pêcher au filet afin de répondre à la demande!. Il va sans dire que les autorités gouvernementales ne sont pas intervenues.
Le seul geste que le gouvernement du Québec a posé jusqu’à maintenant, fut d’ordonner aux Indiens d’arrêter leur pèche au début de juillet, sinon ils devraient faire face à une “descente”. Quand les Indiens ont refusé de lever leurs filets, le gouvernement s’est “retiré”, expliquant qu’il avait eu l’assurance que les Indiens pécheraient plus modérément. Ce qu’ils n’ont jamais fait, évidemment. Et les autorités gouvernementales québécoises annoncèrent qu’une rencontre aurait lieu avec les Indiens, au mois d’août, pour régler le problème. La rencontre n’eut jamais lieu, évidemment.
La pêche illégale faite par les Indiens a touché considérablement la reproduction du saumon, tant au Québec qu’au Nouveau-Brunswick. Le nombre des géniteurs, à la tête de la rivière Upsalquitch, a diminué de moitié. Et il semblerait que la situation ne soit guère plus reluisante dans les autres tributaires de la Restigouche. Les autorités gouvernementales du Nouveau-Brunswick, n’ayant aucune autorité pour empêcher les Indiens de pêcher du côté du Québec, ont vu avec amertume leurs stocks de saumons diminuer considérablement et, comme l’ont fait les habitants des deux côtés de la rivière, se sont demandé si le gouvernement du Québec allait prendre les mesures pour prévenir l’extinction du saumon dans la Restigouche.
La bande indienne Kingsclear, à Kingsclear, au Nouveau-Brunswick
Depuis 1976, le ministère fédéral des Pêcheries et des Sciences de la mer a accordé des permis à 290 membres de la bande indienne Kingsclear, leur permettant de capturer des saumons au filet, pour leur subsistance, dans une partie de la rivière Saint-Jean, à Kingsclear, juste à l’extérieur de Frédéricton. Ces permis donnaient le droit aux membres de la bande indienne de pêcher, de la fin de juillet jusqu’à la fin de septembre, trois jours par semaine, avec un nombre déterminé de filets (trois en 1976, six en 1977 et huit en 1978). Chaque année, les filets des Indiens ont été tendus au début du mois de juin, même si on avait refusé d’émettre le permis jusqu’au milieu de l’été (alors que les gouvernements s’apprêtaient à procéder à des “descentes” majeures); il va sans dire que les autres termes des accords intervenus entre les Indiens et les autorités gouvernementales n’ont été respectés qu’à la toute dernière minute, dans les dernières semaines de l’été. Des saumons ont été vendus illégalement sur la réserve indienne (des preuves ont été fournies devant les tribunaux) et les Indiens ont fait de la vente de porte en porte dans la ville de Frédéricton (ce qui est de notoriété publique). Bien que la bande indienne se soit fouté éperduement de respecter les termes de l’entente avec les autorités fédérales, les agents fédéraux des pêcheries ont continuellement fermé les yeux sur le nombre de filets utilisés, chaque année, et n’ont accompli que de bien faibles efforts pour faire respecter les directives énoncées sur les permis accordés.
En juin 1978, le chef de la bande indienne de Kingsclear a souligné à ses commettants qu’ils jouissaient du droit aborigène de pêcher comme bon leur semblait, expliquant même qu’ils pouvaient tendre tous les filets qu’ils désiraient, la nuit comme le jour; un peu plus tard, il refusait de négocier publiquement avec les agents fédéraux des Pêcheries. Imitant les gestes posés par une bande indienne de la Colombie-Britannique (qui a obtenu les droits exclusifs de la pêche du saumon dans la rivière West Coast), le conseil de la bande indienne de Kingsclear a adopté un règlement sur la pêche, accordant aux Indiens le droit d’organiser à leur propre manière la pêche dans les eaux limitrophes de la réserve Kingsclear (seul le ministre fédéral des Affaires indiennes et du Nord canadien a l’autorité pour refuser ce règlement, dans les 80 jours suivant son adoption par le conseil de la bande indienne).
Même si la population a protesté de façon véhémente auprès des autorités gouvernemental et inondé les média d’information de lettres d’opposition, les Indiens de la bande Kingsclear n’en ont pas moins continué de pêcher, refusant même de négocier malgré deux “descentes” faites par les agents du gouvernement responsables de la protection de la faune Les Indiens furent même récompensés d’avoir désobéi à la loi!… En effet, le 10 août dernier, les autorités fédérales ont acquiescé à la requête de la bande indienne, qui réclamait le droit d’utiliser huit filets et de réglementer elle-même la quantité des captures. Soulignons que les mêmes autorités gouvernementales, la semaine précédente, avaient interdit la pêche dans la rivière Saint-Jean, considérant que l’eau était trop basse et qu’il y avait trop peu de saumons qui avaient réussi à remonter la rivière jusqu’à la pisciculture de Mactaquac (qui a coûtée plusieurs millions de dollars), adjacente à la réserve.
A l’opposé de l’impasse de Pointe-à-la-Croix, au Québec, les agents du gouvernement, même si ce fut long, ont posé de bons jalons dans le but d’apporter une solution au problème de Kingsclear Le ministre fédéral des Affaires indiennes et du Nord canadien a désavoué le règlement sur la pêche adopté par le conseil de bande de Kingsclear, par un arrêté du 11 septembre dernier, et a confirmé que des fonctionnaires de son ministère rencontraient ceux des Pêcheries et des Sciences de la mer du Canada pour tenter d’apporter une solution au problème fondamental qui se cache sous toute l’affaire II est à souhaiter que ces pourparlers produisent des résultats tangibles avant que les Indiens ne recommencent leur pêche commerciale illégale, le printemps prochain.
Ces deux exemples à propos de bandes indiennes qui revendiquent la ressource saumon ne sont pas les seuls. Sur la rivière Moïsie, un village d’une centaine de tentes surgit annuellement pour abriter des Indiens qui font la pêche; il y aussi les cas de la Natashquan, de la Miramichi, de la Tabusintac et d’autres rivières, où les Indiens ont mis sur pied un système de pêche commerciale illégale rapportant plusieurs centaines de saumons.
Si cet état de choses ne change pas bientôt, le précédent ainsi créé tournera rapidement au carnage et les Indiens, de même que les Blancs, prendront des filets pour récolter ce qui restera.
La pêche au filet des Indiens n’est évidemment pas le seul problème qu’affronte la ressource saumon Les braconniers blancs présentent, eux aussi, une sérieuse menace. Bien qu’ils n’étalent pas leurs activités illégales au grand jour comme le font les Indiens, bien qu’ils n’exigent pas et n’obtiennent pas de privilèges des autorités gouvernementales, bien qu’ils ne soient pas protégés par une législation comme celle qui favorise les Indiens et bien qu’ils n’échappent pas totalement aux agents de conservation de la faune, les braconniers blancs n’en continuent pas moins leur oeuvre dévastatrice.
Mettons bientôt fin à ce non-sens! Trouvons un moyen d’autoriser les Indiens à récolter un nombre déterminé de saumons pour leur propre subsistance et essayons, en 1979, d’adopter une politique ferme. Si rien de cela n’est fait, les Indiens pécheront illégalement et commercialement davantage et le carnage de la ressource saumon pourra rivaliser avec la pêche désastreuse en haute mer pratiquée au Groenland.
Depuis deux ans, la Fondation internationale pour le saumon de l’Atlantique a tout tenté, tant privément que publiquement, pour mettre un terme à cette pêche commerciale illégale par les Indiens. Nous avons demandé, avec régularité, aux agents gouvernementaux d’appliquer les lois existantes sur la pêche; d’autre part, nous avons rencontré les représentants des bandes indiennes dans le but de trouver des solutions. Lorsque cette pêche commerciale illégale par les Indiens a atteint des proportions alarmantes, à l’été de 1978, nous nous sommes ralliés aux centaines de citoyens pour demander que les gouvernements d’Ottawa et de Québec posent des gestes concrets. Il y a maintenant urgence d’agir, si nous voulons que le saumon de l’Atlantique soit épargné d’un massacre incommensurable en 1979.