De l'Homme et du Saumon...
Le ou les saumons atlantiques
Si le Saumon atlantique ne comporte pas une diversité spécifique aussi grande que celle de son cousin du Pacifique, il n’en montre pas moins un cycle biologique et des caractéristiques morphologiques et comportementales tout aussi sinon plus variables. Les livres d’ichtyologie nous citent fréquemment le cas du Saumon atlantique comme l’exemple classique du poisson anadrome, de sorte qu’inconsciemment on se fait de cette espèce une image stéréotypée de grand migrateur. Mais la réalité actuelle et évolutive apparaît tout autre.
En effet, selon certaines hypothèses, Salmo salar dériverait d’ancêtres dulcicoles qui après la dislocation de la masse continentale primitive et la dérive des continents auraient formé des populations anadromes. L’hypothèse d’une origine dulcicole s’appuie notamment sur des considérations de la physiologie rénale et reproductive du Saumon. Subséquemment aux différentes avancées et retraites des glaciers et aux ajustements isostatiques concomitants de la croûte terrestre, certaines populations de Salmo salar seraient devenues «landlockées» c’est-à-dire prisonnières de l’intérieur des terres.
Introduction
Au cours des quelques dernières années le saumon a fait la manchette des journaux à plusieurs reprises. On en a parlé comme d’espèce menacée. On a entendu les pêcheurs sportifs accuser les pêcheurs commerciaux d’être les responsables du mauvais état des stocks. On a vu les Québécois se dresser contre les Terre-Neuviens. Et puis le débat s’est porté sur la scène internationale opposant Canadiens et Groënlandais. On a même parlé de «Guerre du Saumon». Qu’est-ce qui justifie autant de véhémence? Répondre à cette question suppose, d’une part, l’examen de l’association «Homme-Saumon», mais aussi, d’autre part, une définition de l’objet «saumon».
Lequel est le vrai saumon?
Le saumon, mythe et magie
Il est peu d’espèces animales mise à part l’homme lui-même qui ont retenu autant l’attention. Le saumon, c’est un mythe me disait un collègue il y a quelques années. Pourquoi? Si un certain nombre d’explications nous sautent aux yeux par exemple la grande taille de ces poissons, la fascination et le mystère qui entourent ses migrations marines, ses charges répétées et spectaculaires pour surmonter les obstacles en rivière, ce qui demeure le plus intéressant à rechercher, c’est davantage l’origine de cette association «homme-saumon».
Les racines de cette relation plongent dans les tréfonds de l’histoire de l’humanité. A l’époque magdalénienne c’est-à-dire il y a 6 000 à 20 000 ans, l’alimentation de l’homme de Cro-Magnon comprenait parmi d’autres espèces animales du Saumon atlantique. En effet on a retrouvé dans des grottes de la Vézère, un tributaire de la Dordogne en France, des restes de colonnes vertébrales de ce poisson. On peut fort bien s’imaginer que l’homme des cavernes pouvait attraper le saumon à l’aide de bâtons ou de lances en eau peu profonde et peut-être déjà avec des filets puisque les premières traces d’utilisation de filets de pêche remontent tout de même à 6 000 ans avant Jésus-Christ, dans le nord de l’Europe.
Moins connues du grand public que les dessins de cervidés et de mammouths, les représentations graphiques les plus anciennes de saumon nous viennent du plancher de la Grotte du Poisson, non loin de Les Eyzies, capitale de la préhistoire. Le dessin à 1 mètre de long: sa tête, la bouche, les branchies, les lignes dorsale et ventrale sont très fidèlement représentées, un peu comme si le poisson lui-même avait servi de modèle, tel que cela se pratique encore dans certains clubs de pêcheurs sportifs qui tracent sur des planches de bois le contour des plus gros saumons qu’ils capturent. Dans la grotte de Lortet, on a trouvé un merrain de panache de cervidé, sur lequel est gravé l’image de quatre saumons dans une rivière et nageant entre les pattes et le panache d’un caribou à l’arrêt.
On ne peut que spéculer sur les motivations qui ont poussé l’artiste de la préhistoire à produire ces oeuvres. Le besoin d’exprimer les faits qui frappaient son imagination, d’expliquer les éléments de son milieu de vie, de marquer le respect et l’estime envers les animaux lui servant de nourriture, d’entrer en contact, peut-être, avec le monde déifié des bêtes ne sont vraisemblablement pas étrangers aux reproductions picturales que nos ancêtres de la préhistoire nous ont laissées.
Beaucoup plus tard, c’est-à-dire en 79 avant Jésus-Christ, apparaît pour la première fois dans la littérature occidentale le mot Salmo dans un écrit de Pline l’Ancien. Cet écrit dit qu’en «Aquitaine le saumon de rivière est, de tous les poissons marins, le préféré». Il s’agit, semble-t-il d’une préférence tout à fait gustative. Une référence semblable apparaît au quatrième siècle de notre ère sous la plume du poète romain Ansonius dans son Idylle de la Moselle. Les Gaulois se nourrissaient de sangliers bien sûr… mais aussi de saumons et avec l’arrivée des Romains s’est établi un commerce d’exploitation entre la Gaule et Rome puisque les Romains avaient appris, semble-t-il, l’art de transporter le saumon salé.
Faisons un autre bond dans l’histoire et on retrouve le saumon au 9e siècle dans les ordonnances et les édits de Charlemagne. Cette fois, c’est pour protéger le saumon ou tout au moins en réglementer la capture. Après Charlemagne, les droits de pêche ont été considérés de tenure royale ou seigneuriale. Cette conception se serait très vite répandue dans toute l’Europe. Les vassaux devaient obtenir l’autorisation du roi ou du seigneur de pêcher; en contrepartie, ils devaient approvisionner la table royale ou seigneuriale. Des droits de pêche ont aussi été octroyés à des abbayes et les vestiges parfois très bien conservés de leurs pêcheries à saumon et à anguilles persistent encore aujourd’hui en France.
Les problèmes de pêches abusives et de modifications d’habitats datent d’un bon moment déjà. En effet, on trouve au Moyen-Âge des ordonnances concernant les filets, les engins et les saisons de pêche de même que les tailles minimales réglementaires des captures. Au quinzième siècle, il était illégal d’empoisonner les eaux pour capturer des poissons, de bloquer la largeur totale de la rivière, de pêcher la nuit, etc. Les barrages devaient être munis d’un passage pour la navigation et les poissons migrateurs, passage appelé le Pas du roi.
Au cours des âges, le saumon a acquis la réputation de poisson de roi. Et pour cause puisque la noblesse appréciait sa chair au plus haut point. La recette connue de saumon la plus ancienne a été retrouvée dans un livre publiée en 1500 en Angleterre, «Noble Book of Cookery». En France, au 17 et 18e siècle certaines préparations portaient les noms de saumon à la Hollandaise, saumon à la royale, saumon à la Chambord et saumon impérial.
Quant à la pêche sportive du saumon, on en parle pour la première fois en 1496 dans un livre anglais «The treatise of fishing with an angle» dont on attribue la signature à Dame Juliane Berners. On y dit que le saumon se pêche aux vers ou à la mouche artificielle mais que sa capture n’est pas des plus aisée. A cette époque la pêche à la ligne est un art bourgeois beaucoup plus qu’aristocrate. Ce n’est qu’au 19e siècle que les aristocrates anglais s’intéressèrent à la pêche sportive.
L’auteur qui a probablement le plus influencé les pêcheurs sportifs demeure sans doute Izaak Walton qui a publié à partir de 1653 cinq éditions de son livre «Compleat Angler, or the Contemplative Man’s Récréation». Il semble que Walton ne connaissait rien au saumon ni même qu’il ne l’ait jamais péché. Cependant, il fut certes le précurseur des propagandistes des vertus spirituelles de la pêche sportive, des plaisirs et du calme qui y sont associés et la nature qu’on découvre en pratiquant cette activité. Toutefois, ce n’est qu’à partir de la fin du 19e siècle que la pêche sportive a vraiment pris son essor au point où pêcheurs au filet et pêcheurs à la ligne commencent à compétitionner pour la même ressource limitée.
Saumon et Homme ont donc en commun une bien longue histoire où ce dernier a d’abord compté sur les qualités nutritives de la chair riche en calories de ce poisson. Puis au cours des âges le saumon a acquis ses lettres de noblesse sur la table des rois pour enfin devenir le poisson de sport par excellence, tout en conservant une valeur hautement symbolique pour les Amérindiens et les pêcheurs commerciaux qui voient dans sa pêche une façon presque magique de prendre contact avec la nature et de maintenir leur identité d’homme-pêcheur. De quel poisson autre que le saumon peut-on dire qu’il attise l’intellect autant qu’il ne nourrit le corps, qu’il favorise autant les oppositions qu’il n’oblige à la communication? C’est la magie sans doute du saumon.
Abondance passée: vrai ou faux?
À l’état naturel, la distribution historique du Saumon atlantique s’étendait du 41° au 59°N en Amérique et de 42° au 71 °N en Europe. Il s’agit d’une distribution en régions subarctique, boréale et tempérée. Jusqu’au milieu du 19e siècle, on trouvait du saumon dans tous les pays européens qui ont un front sur l’Atlantique, du Portugal au sud à la Russie au nord, en incluant bien sûr les îles britanniques et l’Islande. Il est disparu de certains des grands fleuves européens comme le Rhin, la Tamise et la Seine. Il est aussi disparu de plus petites rivières et fleuves comme la Moselle, La Meuse, etc.. Presque tous les pays d’Europe, mis à part l’Islande, l’Écosse et la Norvège ont assisté à un déclin sérieux de leurs stocks de saumons par la suite surtout de modifications d’habitat et subséquemment d’exploitation intensive. Les principales modifications d’habitats résultent de la construction de barrages, de la chenalisation, des prélèvements d’eau, des extractions de graviers dans les lits des rivières et de la pollution industrielle.
En 1715, un auteur non identifié dont Chambers rapporte les écrits mentionne qu’il considérait le potentiel de pêche en morue, saumon, phoque, baleine, etc. sur la côte nord du Saint-Laurent plus estimable que les plus riches mines d’or du Pérou. Jusqu’à la moitié du siècle dernier, le Saumon atlantique occupait dans le bassin du Saint-Laurent une aire de distribution beaucoup plus grande qu’aujourd’hui. On le trouvait sous forme de populations d’eau douce dans le lac Ontario où il constituait la ressource halieutique la plus abondante. Le lac Champlain soutenait des pêcheries importantes.
Situation à long terme des stocks
La meilleure indication de la tendance à long terme des stocks de saumons du Québec nous est fournie par l’évolution des captures commerciales depuis 1910 jusqu’à 1971, année de la mise au ban de la pêche commerciale du saumon en Gaspésie.
De 1910 à 1940, si l’on se fie aux captures, les stocks auraient fluctué largement procurant une récolte moyenne annuelle de 50 000 kg de saumons soit 7 fois plus qu’en 1971 quand on a arrêté la pêche commerciale en Gaspésie pour tenter de reconstituer le stock de reproducteurs de cette région. Depuis 1940, les captures de saumons et, par voie d’inférence, les stocks ont continué de fluctuer annuellement, mais de façon moins accentuée. Toutefois ce qu’il importe de noter c’est que depuis cette époque les captures n’ont plus jamais atteint le niveau moyen qui prévalait de 1910 à 1940. D y a apparemment un déclin des stocks amorcé depuis 1940.
Une analyse plus fine permettrait de faire ressortir que ce déclin se manifeste davantage en Gaspésie, sur la Haute Côte-Nord, dans le Saguenay et dans Charlevoix. Les rivières de ces régions ont connu au cours des dernières années des déficits de géniteurs de plus de 50% par rapport au nombre requis pour maintenir une production maximale. Sur la Moyenne et la Basse Côte-Nord les débarquements en pêche commerciale se maintiennent relativement constants depuis 1940, et sur cette base nous estimons ces stocks en bon état.
De très nombreuses causes peuvent agir sur les stocks de saumons du Québec. Certaines de celles-ci sont naturelles, par exemple la variation du débit des rivières et les conditions océaniques changeantes; d’autres causes résultant d’actions humaines, citons la pollution, la dégradation de l’habitat ou encore les exploitations.
Contre les agents naturels, on doit, dans la majorité des cas, se résigner à s’y faire, mais comme la nature vise habituellement l’équilibre on ne saurait invoquer sérieusement les facteurs naturels pour expliquer le long et lent déclin du saumon. La dégradation des habitats à saumon n’apparaît pas non plus comme un facteur d’importance puisque, somme toute, les rivières à saumon du Québec sont propres étant localisées dans des régions forestières éloignées des principaux centres urbains.
Restent donc les exploitations. Le saumon du Québec est exploité d’abord sur ses aires d’engraissement au Groënland; puis en route vers le Québec, les pêches terre-neuviennes en prennent une part. Lorsque les saumons parviennent à nos eaux côtières les pêches commerciales en prélèvent un certain nombre; dans les estuaires de certaines rivières les autochtones tendent aussi leurs filets et enfin l’exploitation sportive s’exerce dans presque toutes les rivières.
En nous basant sur les plus récents résultats d’étiquetage on peut simuler ce qu’il advient d’une cohorte de saumons québécois présents sur les aires de pâturages marins du Groënland et qui, à l’approche de l’hiver, s’apprêtent à migrer vers le sud. A la conclusion d’un tel exercice on se rend compte que le nombre de reproducteurs laissés pour la fraye est deux fois trop faible pour maintenir les stocks à flot. Pour garantir à nos rivières le nombre requis de géniteurs, il faut revoir le partage de la récolte.
À qui appartient le saumon?
Le saumon s’engraisse en mer le long et au large des côtes de pays souvent loin de la rivière qui l’a vu naître. Les grandes voies de migration nous sont maintenant à peu près connues grâce à des programmes d’étiquetage entrepris depuis le début du siècle. On peut distinguer entre deux grands schémas migratoires auxquels correspondent des durées variables d’absence de la rivière natale.
Les madeleineaux sont des saumons qui durant ce laps de temps, passent un an en mer avant de revenir à leurs eaux d’origine; ces saumons n’ont matériellement pas le temps d’atteindre les grands pâturages du Groënland. On croit donc qu’ils s’engraissent quelque part le long des côtes du pays d’origine, par exemple le long des côtes de Terre-Neuve. Les saumons dibermarins et tribermarins demeurent deux et trois ans en mer avant de revenir frayer en rivière. Plusieurs de ces saumons utilisent les pâturages marins du Groënland. Là se trouvent une quantité à peu près égale des saumons américains et européens. Toutefois, les saumons dibermarins québécois ne semblent pas tous migrer jusqu’au Groënland. En effet, les marquages répétés de saumoneaux sur la rivière Matamek n’ont jamais produit de retour de marques de la part des pêcheurs Groënlandais. Il est donc possible que les saumons de la Basse Côte-Nord fréquentent un pâturage marin différent de leurs congénères de la Gaspésie qui eux se dirigent bel et bien vers le Groënland. A cet égard, mentionnons qu’on a récemment mis en évidence l’existence d’un pâturage marin sur les grands bancs de Terre-Neuve.
Notons au passage deux populations particulières de saumons marins. Il s’agit des saumons de la mer Baltique qui semblent à peu près isolés des autres stocks qui fréquentent l’océan Atlantique et les saumons de la Baie de Fundy qui s’engraisseraient directement dans ce grand bras de mer sans avoir à s’éloigner énormément de leurs rivières d’origine.
Éventuellement, en pleine période d’engraissement se déclenche le signal du retour vers les eaux douces pour la reproduction. Après avoir longé les côtes de Terre-Neuve, les saumons du Québec pénètrent dans le Golfe du Saint-Laurent par deux chemins. Ceux de la Basse Côte-Nord entrent par le détroit de Cabot, viennent ensuite longer les côtes de Nouveau-Brunswick pour atteindre leurs rivières. Chose étonnante, et qui à première vue s’oppose à la théorie d’une mémorisation du parcours migratoire à partir de repères astraux ou géophysiques, les voies d’entrée des adultes dans le Golfe Saint-Laurent ne correspondent pas nécessairement pour les individus d’une rivière donnée à la voie qu’ils empruntèrent comme saumonneaux à la sortie.
Les pérégrinations du saumon l’amènent dans les eaux de nations étrangères, internationales et interprovinciales avant son retour au bercail. Partout le long de ce chemin on l’intercepte dans des pêcheries qualifiées par certains des pires épithètes. Et ici même au Québec, pêcheurs amérindiens, commerciaux et sportifs se l’arrachent littéralement les uns les autres. Mais à qui appartient le saumon?
Au plan international, on distingue depuis la Conférence sur les droits de la Mer, entre la zone des eaux nationales (12 milles), la zone d’intérêt économique (200 milles) et les eaux internationales. Le droit de pêche dans les eaux nationales appartient aux pays riverains; dans la zone d’intérêt économique, il en va de même sauf qu’en fonction de la disponibilité des stocks d’autres pays peuvent obtenir des droits de pêche. Dans les eaux internationales aucune nation ne peut prétendre à un droit de pêche exclusif.
Dans le cas particulier du saumon, la Conférence sur le droit de la Mer a permis d’établir la primauté d’intérêt des pays d’origine pour son exploitation puisque ces pays consentent seuls les efforts de mise en valeur. Ce principe a conduit à l’exclusion définitive des pêches en haute mer qui s’étaient développées au large des côtes du Groënland depuis 1960. Toutefois, la Conférence n’a pas réglé le cas des pêches de saumon dans les eaux nationales de pays étrangers au pays d’origine. C’est ainsi que depuis 1976 bien que les pêches au large du Groënland aient été abolies, celles menées le long des côtes du Groënland ont pu se poursuivre à un niveau de 1 190 T.M. non sans préjudice, semble-t-il, aux stocks de saumons. En effet chaque tonne capturée au Groënland contribue à une perte de près de deux tonnes dans le stock de retour au pays d’origine. Qui plus est, les pêches du Groënland s’effectuent sur des stocks mixtes péchant ainsi aveuglément autant les stocks faibles que les plus robustes.
Afin de résoudre le problème international de l’exploitation, les pays concernés ont signé en janvier 1982 une convention internationale sur le Saumon atlantique. La Convention a institué un Conseil administratif et trois Commissions. En juillet 1984, dans le cadre de cette convention, le Canada obtenait une réduction à 870 T.M. du quota de pêche au Groënland. Bien que cet arrangement ne satisfasse pas tout à fait le Canada, c’est un premier pas dans la bonne direction.
Au plan national, la jurisprudence occidentale distingue habituellement entre la bête elle-même qui est dite res nullius, le saumon vivant n’appartient à personne et le droit de pêche qui conduit à l’appropriation du saumon par l’homme. Dans la vieille Europe, le droit de pêche était détenu historiquement à titre privé par le roi ou les seigneurs qui en obtenait possession du roi lui-même. Les révolutions et changements de régime ont favorisé les bourgeois au détriment des aristocrates sans rien modifier à l’état de privatisation des droits de pêche, sauf sur les parties naviguables et flottables des cours d’eau où les droits de pêche associés aux droits de rive furent réformés en faveur d’un statut domanial.
Au Québec, nous avons hérité de cette conception européenne. Jusqu’en 1884, les droits de pêche sur les cours d’eau non flottables étaient considérés comme un accessoire de la propriété terrienne. A partir de 1884, aux fins de faciliter l’accès au territoire puisque les voies d’eau étaient les chemins de l’époque, lors des transactions de vente de terres riveraines entre la Couronne et les personnes privées, il fut maintenu en faveur de l’intérêt public une lizière de 3 chaînes le long de tous les cours d’eau y compris les droits associés dont les droits de pêche. On estime qu’environ 10 à 15% de parcours linéaire des rivières à saumon québécoises auraient pu être acquis à titre privé avant 1884. C’est donc dire que sur la grande majorité des parcours des rivières à saumon, les droits de pêche sont de tenure domaniale c’est-à-dire res communis.
Puisque le poisson n’est la propriété de personne mais que le droit de pêche est la propriété de tous, l’appât du gain s’implante nécessairement dans les moeurs. Comment pourrait-il en être autrement puisque le raisonnement simpliste qui s’établit chez les pêcheurs qu’ils soient sportifs ou commerciaux, peu importe c’est le suivant: «si je laisse échapper ce poisson, c’est mon voisin qui l’attrappera, donc j’ai tout intérêt à le garder».
Par ailleurs, depuis le début des années 1970 une autre dimension s’impose dans cette question du droit de pêche, le droit aboriginal des Amérindiens. Bien que les droits aboriginaux soient habituellement mal définis, en tout cas mal compris, on s’entend généralement sur leur existence.
Pour le partage de la ressource, les droits aboriginaux s’opposent donc aux droits plus récents de la société majoritaire. D’autre part, n’allons pas croire que cette dernière s’élève en bloc monolithique puisque les pêcheurs commerciaux invoquent des droits acquis, ayant péché de père en fils depuis le début de la colonie et les pêcheurs sportifs se justifient sur la base de l’impact économique qu’ils engendrent dans une société aux valeurs nouvelles. L’exploitation d’une ressource commune comme le saumon pose donc des problèmes auxquels la morale et le droit traditionnel n’apportent pas de réponse claire.
Il sera très intéressant de voir le sort que réservera l’avenir à la loi 39 du Ministère du Loisir, de la Chasse et de la Pêche sur la conservation et la mise en valeur de la faune. A ma connaissance, il s’agit d’une première mondiale puisque cette loi prend un parti définitif pour la ressource et établit un ordre de préséance dans les droits de chacun des groupes d’utilisateurs. Sera-t-il possible de mettre pleinement en application le principe fondamental de conservation qu’y est édicté? Les différents groupes d’utilisateurs contesteront-ils la légalité et la légitimité de l’ordre de priorité qu’y est établi?
Conclusion
référence
» Photos Bernard Beaudin
» Salmo Salar #6, Novembre, Décembre 1986.